Guillaume Grasso, La vera pizza napoletana

La pizzeria Grasso déploie son parfum avant même que la porte ne s’ouvre : un souffle chaud, vivant, pétri de levain, de bois brûlé et de tomates mûres. Un parfum

Fermeture : dimanche

La pizzeria Grasso déploie son parfum avant même que la porte ne s’ouvre : un souffle chaud, vivant, pétri de levain, de bois brûlé et de tomates mûres. Un parfum qui porte un siècle d’histoire et plusieurs générations d’un même geste : celui qui transforme un disque de pâte en un fragment incandescent de Naples. Dans la petite salle du 15ᵉ arrondissement, on entre comme dans un atelier en action. Le four en brique, massif, règne au milieu de la pièce comme une fournaise céleste. On n’y voit du pizzaiolo que le visage, découpé par la lumière orangée des flammes. Tout le reste est mouvement : le bras qui étire la pâte, la main qui la frappe avec douceur, ce ammaccare transmis comme un secret de famille depuis l’arrière-grand-oncle, qui façonnait son disque d’une seule main. La salle vibre autour de lui : trente-cinq couverts serrés, un brouhaha dense, l’écharpe bleue du SSC Napoli au comptoir, et cette ferveur discrète qu’ont les lieux tenus par des familles qui travaillent au même endroit depuis cent ans. Chez les Grasso, la pizza n’est pas un plat : c’est un héritage. Depuis les fours du Vomero en 1916 jusqu’à cette rue calme de Paris, cinq générations ont modelé le même cercle de pâte, ajusté les rebords, discipliné la fermentation, dompté la chaleur. Le clan Grasso a même inventé la pizza « dei signori », plus petite, avec des rebords généreux — une signature familiale qui a traversé Naples, Deauville, Saint-Germain-des-Prés, avant de se déposer ici, à Paris-Brancion. Et maintenant que vous êtes là, assis, vous entendez le four respirer. La pâte, pétrie deux fois par jour, gonfle comme un coussin chaud. Le pizzaiolo la tourne, la lance, la reprend, la couvre d’une sauce de tomates campaniennes aux reflets de braise. Il ne triche pas : pas d’huile pimentée, pas de mozzarella sur l’anchois — « Mio Dio…! » — juste la vérité d’un produit qui vient de sa terre. Et quand la pizza glisse sur la pelle, chatouille les flammes et revient vers vous en quatre-vingt secondes, elle dégage un parfum de basilic chaud et de tomate sucrée qui vous attrape par la gorge. La margherita di bufala arrive comme un drapeau napolitain en technicolor : rouge vif de la tomate, vert vif du basilic, blanc crémeux de la mozzarella ajoutée après cuisson. La pâte est crousti-moelleuse, les rebords gonflés comme des oreillers légèrement brûlés, parfaits à saucer. La marinara, elle, semble plus ancienne encore : ail, origan, huile fruitée, une méditation sur la simplicité. Si vous cédiez à la tentation, vous lorgneriez la provola e speck de la table voisine, un parfum de fumé et de crème qui serpente dans l’air comme une incantation. Autour de vous, les photos en noir et blanc racontent la famille. Le serveur chante avec son accent, des quilles italiennes passent de main en main, un spritz ou un cannonau éclaire la table. C’est toute une ambiance de Naples qui se dissout dans cette pièce étroite : le tumulte contenu, la chaleur, le bruit doux des assiettes qui s’entrechoquent, la joie simple d’une salle comble. Ici, manger, c’est entrer dans une lignée. Goûter une pizza Grasso, c’est goûter un morceau de cette histoire — la pâte qui murmure le Vomero, la tomate qui sent le Vésuve, le geste appris d’un arrière-grand-père qui voulait que les Napolitains finissent enfin leur assiette. Et quand le tiramisu arrive, ouaté, léger, vous réalisez que vous n’êtes plus exactement dans une pizzeria parisienne. Vous êtes entre les flammes du four, les murs bleu-poudré, les chansons du serveur, et la mémoire d’un siècle de pizza napolitaine. Grasso ne sert pas une pizza. Grasso sert une lignée. Et on repart de là comme on sort d’une maison où l’on a été accueilli — réchauffé, nourri, un peu transformé.
45 Rue Brancion, 75015 Paris, France

Fermeture : dimanche

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